TAMAI Tenpeki (玉井天碧)
Qui était cet homme qui se présentait comme le fondateur du shiatsu ?
Une étude historique et culturelle à partir de l’ouvrage Shiatsu Ryōhō (指圧療法), publié en 1939
Document pédagogique destiné aux praticiens et enseignants de shiatsu
Introduction — Aux origines du shiatsu moderne
Qui a inventé le shiatsu ?
Cette question, apparemment simple, nous conduit à une histoire bien plus complexe qu’on ne pourrait l’imaginer.
Aujourd’hui, le shiatsu est largement connu en Europe comme une pratique japonaise de pression corporelle. Il est fréquemment associé aux méridiens, à la circulation du Ki, à la philosophie orientale ou encore à la recherche de l’équilibre entre le corps et l’esprit.
Mais ces différentes notions n’ont pas toutes la même origine. Elles ne sont pas non plus apparues au même moment.
Pour comprendre la naissance du shiatsu moderne, il faut revenir au Japon du début du XXe siècle, à une période où coexistaient des techniques manuelles traditionnelles, de nouvelles méthodes thérapeutiques, la médecine occidentale et différents courants de pensée spirituelle.
C’est dans ce contexte qu’apparaît une figure particulièrement importante : TAMAI Tenpeki (玉井天碧).
En 1939, il publie un ouvrage considérable consacré au shiatsu. Sur la page de titre, il se présente explicitement comme :
指圧法創始者 — Shiatsu-hō sōshisha
C’est-à-dire : « fondateur de la méthode de shiatsu ».
Cette affirmation mérite d’être examinée avec attention.
Tamai a-t-il inventé le shiatsu ? A-t-il créé son nom ? A-t-il rassemblé des techniques déjà existantes pour en faire une méthode nouvelle ?
Et surtout, quelle était sa conception du corps humain, de la santé et de la guérison ?
L’étude de son ouvrage permet de découvrir un shiatsu parfois assez différent de celui que nous connaissons aujourd’hui.
1. L’ouvrage de 1939 : une tentative de systématisation du shiatsu
Un livre de référence
Les données bibliographiques conservées par la Bibliothèque nationale de la Diète du Japon permettent d’identifier l’ouvrage :
| Auteur | TAMAI Tenpeki — 玉井天碧 |
| Date de publication | Février 1939, époque Shōwa |
| Titre | Shiatsu Ryōhō — 指圧療法 |
| Autre titre indiqué au dos et au colophon | Shiatsu-hō — 指圧法 |
| Éditeur indiqué | FUKUNAGA Kazuma — 福永数間 |
| Volume | 537 pages |
Les deux titres, Shiatsu Ryōhō et Shiatsu-hō, désignent ici le même ouvrage.
Note culturelle — La différence entre « hō » et « ryōhō »
En japonais, hō (法) signifie « méthode », « procédé » ou « principe ».
Ryōhō (療法) signifie plus précisément « méthode thérapeutique ».
Ainsi :
- Shiatsu-hō (指圧法) : méthode de pression avec les doigts.
- Shiatsu Ryōhō (指圧療法) : thérapie par pression avec les doigts.
Cette nuance est importante. Tamai ne cherche pas seulement à présenter une technique manuelle. Il entend définir une véritable méthode de soins, avec ses principes, ses objectifs, sa théorie du corps humain et ses modalités d’application.
Un ouvrage beaucoup plus vaste qu’un manuel technique
Les 537 pages ne sont pas uniquement consacrées à la manière de presser différentes parties du corps.
On y trouve notamment des développements sur :
- les principes généraux du shiatsu ;
- l’anatomie et la physiologie humaines ;
- les muscles, les nerfs, les vaisseaux sanguins et les organes ;
- la localisation des points de pression ;
- les techniques de pression et leurs modalités d’application ;
- la prévention des maladies et l’entretien de la santé ;
- des méthodes consacrées au renforcement et au fonctionnement des organes internes.
La structure de l’ouvrage révèle une ambition très nette : faire du shiatsu une discipline organisée, explicable, transmissible et applicable à l’ensemble du corps humain.
Cette démarche constitue l’un des grands intérêts historiques du travail de Tamai.
2. La définition du shiatsu selon Tamai Tenpeki
Le texte fondamental : « Shiatsu Ryōhō Shogen » (指圧療法緒言)
Au début de son livre, Tamai présente sa conception du shiatsu dans un texte intitulé Shogen, que l’on peut traduire par « propos liminaires » ou « déclaration introductive ».
Ce texte est particulièrement précieux, car il permet de comprendre comment Tamai définissait lui-même sa méthode.
Voici une traduction française adaptée de ses principales affirmations.
Première définition : réguler les fonctions de l’organisme
La thérapie par shiatsu vise à entretenir les fondements du corps, à favoriser une vie saine des cellules, à réguler les fonctions nerveuses et à harmoniser l’activité des différents organes afin de promouvoir la santé.
Traduction adaptée du passage initial de l’« Introduction », page 3 de l’ouvrage.
Pour Tamai, le shiatsu ne se limite donc pas à une action sur les muscles ou à un soulagement local.
Il s’agit d’agir sur le fonctionnement général de l’organisme.
Il évoque les cellules, les nerfs, les organes et leurs activités physiologiques.
C’est déjà une conception globale du corps, mais exprimée principalement à travers le vocabulaire de la physiologie.
Deuxième définition : entraîner et renforcer le corps
Tamai poursuit :
Le shiatsu permet d’entraîner les muscles du squelette ainsi que les organes internes, de corriger la constitution corporelle, d’améliorer l’état du corps et de renforcer sa résistance, afin de prévenir les maladies.
Traduction adaptée du deuxième passage de l’« Introduction ».
Le mot essentiel ici est :
鍛錬 — Tanren : entraînement, exercice, développement par une pratique répétée.
Dans la culture japonaise, tanren est un terme très riche.
On le rencontre dans les arts martiaux, dans les disciplines traditionnelles et dans les différentes formes d’apprentissage qui demandent une pratique régulière.
Il évoque l’idée de forger, de travailler et de renforcer progressivement quelque chose.
Par exemple, dans les arts martiaux, on ne se contente pas d’apprendre un mouvement. On répète ce mouvement pour transformer progressivement les capacités du corps.
En employant ce mot, Tamai laisse entendre que le shiatsu peut participer à une forme d’éducation et de renforcement du corps.
Il ne s’agit pas seulement de traiter un problème déjà présent, mais aussi de développer et d’entretenir les capacités de l’organisme.
Cette idée est essentielle pour comprendre les différentes méthodes consacrées aux organes internes, présentées plus loin dans son livre.
Troisième définition : l’harmonie du corps et de l’esprit
Tamai affirme également :
Le shiatsu est appliqué en fonction de l’état pathologique du corps et de l’esprit. Il vise à rétablir leur harmonie, à renforcer les capacités naturelles de l’organisme et à favoriser le rétablissement.
Traduction adaptée du troisième passage de l’« Introduction ».
L’expression japonaise particulièrement importante est :
心身調和 — Shinshin chōwa : harmonie du corps et de l’esprit.
Cette notion mérite une explication.
En japonais, shin (心) désigne le cœur-esprit : non seulement l’activité intellectuelle, mais également les émotions, les sentiments et les dispositions intérieures.
Shin ne correspond donc pas exactement au mot français « mental ».
Shinshin (心身) associe le cœur-esprit et le corps.
Quant à chōwa (調和), il signifie « harmonie », « accord » ou « ajustement harmonieux ».
La formule shinshin chōwa exprime ainsi l’idée que la santé concerne l’être humain dans son ensemble.
Cette approche ne doit pas nécessairement être identifiée à la médecine des méridiens ou à une théorie spécifique du Ki. Dans le texte de Tamai, elle s’inscrit dans sa propre conception de l’organisme.
Les capacités naturelles de l’organisme
Tamai utilise également l’expression :
自然能力 — Shizen nōryoku
Littéralement : les capacités naturelles.
Dans le contexte du shiatsu, on peut la comprendre comme une référence aux capacités intrinsèques de l’organisme à maintenir ou à retrouver un état d’équilibre.
Aujourd’hui, on pourrait rapprocher cette idée, avec prudence, des notions de régulation physiologique et de capacité d’adaptation.
Il faut néanmoins éviter de considérer que Tamai décrivait déjà les mécanismes scientifiques modernes de l’homéostasie.
Ce rapprochement peut faciliter notre compréhension, mais les concepts ne sont pas identiques.
Que retenir de cette définition ?
Le shiatsu de Tamai repose sur quatre grandes ambitions :
- Réguler les fonctions physiologiques.
- Renforcer le corps par une forme d’entraînement.
- Prévenir les maladies et entretenir la santé.
- Favoriser l’harmonie du corps et de l’esprit.
Il s’agit donc d’une conception très large de la pratique du shiatsu.
3. La science occidentale dans la pensée de Tamai
Un détail de son introduction peut surprendre les lecteurs contemporains.
Tamai écrit que le shiatsu corrige notamment les anomalies des « électrons ».
Le terme japonais utilisé est denshi (電子), que nous traduisons aujourd’hui par « électron ».
Pourquoi un praticien japonais du début du XXe siècle emploie-t-il un tel vocabulaire ?
Le contexte du Japon moderne
Depuis l’ère Meiji, commencée en 1868, le Japon connaît une transformation profonde de ses institutions, de son enseignement et de son système médical.
La médecine occidentale, l’anatomie moderne, la physiologie et les sciences expérimentales occupent progressivement une place centrale.
Dans ce contexte, les praticiens de méthodes traditionnelles ou alternatives cherchent parfois à expliquer leurs techniques à l’aide de concepts issus des nouvelles connaissances scientifiques.
L’emploi des mots « cellule », « système nerveux » ou « électron » par Tamai témoigne de cette volonté.
Il cherche à présenter son shiatsu comme une méthode compatible avec une compréhension scientifique du corps.
Une distinction indispensable
Il faut toutefois distinguer deux choses :
La volonté de donner une explication scientifique à une méthode et la validité scientifique de cette explication.
L’affirmation selon laquelle le shiatsu corrigerait des anomalies des électrons n’est pas une description reconnue aujourd’hui de son mécanisme d’action.
Elle appartient à l’histoire des idées médicales et thérapeutiques de l’époque.
Il ne faut pas non plus assimiler automatiquement les « électrons » dont parle Tamai au Ki de la médecine traditionnelle orientale.
Ce sont des termes issus de systèmes conceptuels différents.
L’intérêt de ce passage est donc avant tout historique : il nous montre comment Tamai tentait de légitimer sa pratique dans le Japon moderne.
4. Vingt années de pratique : comment Tamai construit son autorité
À la fin de son introduction, Tamai affirme avoir appliqué sa méthode pendant une vingtaine d’années.
Il déclare également avoir soigné plusieurs milliers de personnes et obtenu des résultats satisfaisants, sans effets secondaires selon ses propres mots.
Cette déclaration nous apporte plusieurs informations.
Une pratique antérieure à la publication de 1939
Si nous prenons cette affirmation comme point de départ, Tamai aurait commencé ses activités vers 1919.
Nous sommes alors dans l’ère Taishō, qui s’étend de 1912 à 1926.
Le shiatsu qu’il présente en 1939 serait donc le résultat d’une longue période de pratique et de développement.
Cependant, la date de 1919 reste une estimation fondée sur la déclaration de l’auteur, non une date de fondation indépendamment vérifiée.
L’expérience pratique comme source de légitimité
Tamai ne se contente pas d’exposer une théorie.
Il insiste sur son expérience auprès de nombreux malades.
Cette insistance est caractéristique de nombreux fondateurs de méthodes thérapeutiques : l’efficacité revendiquée de la pratique sert à justifier la diffusion de la méthode.
En tant qu’historiens, nous devons cependant distinguer ces affirmations des résultats qui auraient été établis par une évaluation clinique indépendante.
Le témoignage de Tamai constitue une source historique importante, mais pas une preuve médicale de l’ensemble des effets thérapeutiques annoncés.
Une intention de transmission
Enfin, l’auteur invite explicitement ses lecteurs à mettre cette méthode en application.
Son objectif n’est donc pas seulement de conserver un savoir pour lui-même.
Il veut le transmettre et le diffuser.
Cette volonté de diffusion contribue à expliquer le caractère détaillé et méthodique de son ouvrage.
5. Une autre dimension : la pensée spirituelle japonaise
La préface intitulée « Shiatsu Ryōhō Jobun » (指圧療法序文)
Avant d’aborder les techniques de shiatsu, il est indispensable de considérer un autre texte placé au début du livre.
Il s’agit de la préface, datée du 16 juin 1936, soit environ trois ans avant la publication de l’ouvrage.
Un point mérite d’être précisé : cette préface est signée 濱地天松居士 et parle de Tamai à la troisième personne. Elle ne doit donc pas être présentée comme une déclaration autobiographique directement signée par Tamai.
Elle témoigne néanmoins de l’univers intellectuel et spirituel dans lequel l’ouvrage est introduit.
« Avoir la même racine que le Ciel et la Terre »
La préface commence par cette affirmation :
天地と同根、萬物と一體
Tenchi to dōkon, banbutsu to ittai.
On peut la traduire ainsi :
Partager une même racine avec le Ciel et la Terre, et ne faire qu’un avec l’ensemble des êtres.
Cette phrase serait difficile à comprendre si nous la lisions seulement comme une explication anatomique ou physiologique.
Elle appartient à un langage philosophique et religieux présent dans plusieurs traditions d’Asie orientale.
Note culturelle — « Le Ciel et la Terre »
Dans la pensée traditionnelle japonaise, l’expression Tenchi (天地), « Ciel et Terre », peut désigner l’ensemble du monde naturel ou cosmique.
Il ne faut pas la comprendre simplement comme deux lieux physiques.
La formule « avoir la même racine que le Ciel et la Terre » évoque l’idée que l’être humain n’existe pas séparément de la nature et de l’univers dont il fait partie.
Cette façon de penser contraste avec une représentation strictement mécaniste du corps humain.
Elle suggère que la santé et l’existence humaine s’inscrivent dans un ordre naturel plus vaste.
La notion de Muga (無我)
La préface évoque ensuite :
無我 — Muga
Ce terme est particulièrement important dans le bouddhisme.
Il est généralement traduit par « non-soi » ou « absence d’un moi permanent et indépendant ».
Il ne signifie pas qu’une personne n’existe pas, ni qu’elle devrait perdre toute personnalité.
Il renvoie plutôt à l’idée que notre existence n’est pas constituée d’un moi isolé, autonome et immuable.
Dans la préface, cette notion est associée à une transformation intérieure et à la recherche d’une vie harmonieuse.
Il serait toutefois excessif d’en conclure que le shiatsu de Tamai était une méthode bouddhique au sens strict.
La préface emploie un vocabulaire spirituel inspiré de traditions japonaises et bouddhiques, sans permettre à elle seule de déterminer l’affiliation religieuse personnelle de Tamai.
Les quatre grands éléments : Shidai (四大)
Le texte emploie ensuite l’expression :
四大調適 — Shidai chōteki
Celle-ci évoque l’harmonisation des quatre grands éléments.
Dans la tradition bouddhique, les Shidai sont :
| Élément | Japonais | Signification symbolique traditionnelle |
|---|---|---|
| Terre | 地 — Chi | Solidité, consistance |
| Eau | 水 — Sui | Fluidité, cohésion |
| Feu | 火 — Ka | Chaleur, transformation |
| Vent | 風 — Fū | Mouvement |
Il ne s’agit pas ici des quatre éléments chimiques de la science moderne.
Ce sont des catégories traditionnelles servant à expliquer les propriétés et les transformations du monde matériel et du corps.
La notion d’harmonisation des quatre éléments exprime un idéal d’équilibre et de bon fonctionnement de l’être humain.
Kongō Fukai (金剛不壊)
Une autre expression apparaît dans la préface :
金剛不壊 — Kongō fukai
Littéralement : « indestructible comme le diamant » ou « d’une solidité inébranlable ».
Congō ou Kongō renvoie au diamant ou au vajra, symbole de force et d’indestructibilité dans certaines traditions bouddhiques.
La préface associe cette image à la longévité et à la préservation de la vie.
Cette formulation doit être comprise dans son registre spirituel et symbolique, et non comme une promesse médicale d’immortalité.
L’unité du spirituel et du corporel
La préface affirme que Tamai aurait recherché les causes fondamentales de la naissance, de la vieillesse, de la maladie et de la mort, et découvert une méthode de préservation de la santé et de traitement des maladies sous les deux aspects :
靈肉の兩方面 — les dimensions spirituelle et corporelle.
La formule « naissance, vieillesse, maladie et mort » rappelle les grandes questions de l’existence humaine abordées dans le bouddhisme.
Nous découvrons ainsi une autre facette de l’univers intellectuel entourant le shiatsu de Tamai.
Dans son introduction, celui-ci explique le corps à travers les cellules, les nerfs et les organes.
Dans la préface, la santé est reliée à l’harmonie intérieure, à la nature et aux grandes questions de l’existence.
Ces deux langages cohabitent dans le même ouvrage.
C’est l’une des particularités les plus intéressantes de ce shiatsu des années 1930 : une rencontre entre les aspirations scientifiques du Japon moderne et des formes anciennes de pensée philosophique et spirituelle.
6. Le shiatsu comme méthode d’éducation et d’entretien du corps
Un autre aspect mérite notre attention.
Lorsque nous parlons aujourd’hui de shiatsu, nous imaginons souvent un praticien appliquant des pressions sur le corps d’une personne allongée.
Mais chez Tamai, la pratique s’inscrit dans une démarche plus vaste de santé et d’entretien du corps.
Cela apparaît notamment dans les sections consacrées aux organes internes.
Un exemple : le travail de l’abdomen
Dans la partie intitulée Fukunaizōki Kyōken-hō (腹内臓器強健法), consacrée aux méthodes de renforcement des organes abdominaux, différentes opérations sont proposées.
On y retrouve notamment trois catégories.
| Terme japonais | Traduction pédagogique | Objectif |
|---|---|---|
| 運動法 — Undō-hō | Méthode de mobilisation | Mettre en mouvement, stimuler |
| 鍛錬法 — Tanren-hō | Méthode d’entraînement | Faire participer et renforcer le corps |
| 健康法 — Kenkō-hō | Méthode d’entretien de la santé | Entretenir régulièrement un bon état général |
Dans certains exercices, la personne recevant la pression participe activement au mouvement.
Cela élargit notre compréhension de la pratique.
Le shiatsu de Tamai ne se réduit pas nécessairement à une intervention passive sur une personne immobile.
Il peut intégrer une participation corporelle, des exercices et une démarche d’entretien régulier.
Un rapprochement possible avec le Dō-In
Le terme Dō-In (導引) désigne un ensemble ancien de pratiques corporelles comprenant notamment des mouvements, des étirements, des exercices respiratoires et différentes formes d’autostimulation.
Dans l’histoire des pratiques corporelles japonaises, le Dō-In appartient au vaste domaine des méthodes d’entretien de la santé et de culture du corps.
La présence d’exercices et de méthodes de renforcement dans l’ouvrage de Tamai invite donc à comparer certaines de ses techniques avec les traditions du Dō-In.
Cependant, il faut garder une distinction entre ressemblance et filiation historique.
Le fait que deux méthodes présentent des principes voisins ne suffit pas à démontrer que l’une dérive directement de l’autre.
Cette comparaison constitue une piste de recherche particulièrement intéressante, mais ne permet pas encore de désigner une source unique.
7. L’Anma et l’Anpuku : les traditions antérieures au shiatsu
Pour comprendre la place de Tamai, il faut rappeler que les techniques de pression manuelle existaient au Japon bien avant 1939.
Anma (按摩)
L’Anma est une tradition japonaise de pratiques manuelles, issue d’une histoire ancienne d’échanges avec les techniques corporelles chinoises.
Elle comprend diverses formes de pressions, de pétrissages, de frottements et de mobilisations.
Il serait donc historiquement erroné de penser que les Japonais ont commencé à traiter le corps par pression avec l’apparition du mot « shiatsu ».
Anpuku (按腹)
L’Anpuku désigne plus particulièrement le travail manuel de l’abdomen.
Le terme est composé de :
- An (按) : presser, exercer une pression.
- Fuku (腹) : abdomen, ventre.
Mais le mot Hara (腹), très important dans la culture corporelle japonaise, possède un sens plus large que l’abdomen anatomique.
Dans de nombreuses expressions japonaises, le Hara renvoie aussi à la stabilité, au courage, à la disposition intérieure et à la manière d’être.
Il ne faut donc pas réduire automatiquement le Hara à une simple région anatomique, ni, inversement, attribuer toutes ces significations symboliques à chaque technique abdominale.
L’Anpuku Zukai
En 1828, Ōta Shinsai publie l’Anpuku Zukai (按腹図解), un ouvrage illustré consacré au travail abdominal.
Ce livre appartient à une tradition bien antérieure à celle du shiatsu moderne.
Il représente une source essentielle pour comprendre l’histoire des méthodes manuelles japonaises.
Près d’un siècle plus tard, nous retrouvons chez Tamai une place importante accordée au travail de l’abdomen et aux fonctions internes.
La question devient alors :
Quelle part du shiatsu de Tamai relève d’une tradition ancienne d’Anma et d’Anpuku, et quelle part correspond à une nouvelle organisation de ces savoirs ?
C’est une question historique fondamentale.
Nous ne pouvons pas simplement répondre que le shiatsu est une nouvelle appellation de l’Anma.
Mais nous ne pouvons pas non plus considérer le shiatsu comme une technique entièrement créée à partir de rien.
8. TAMAI Tenpeki était-il vraiment le fondateur du shiatsu ?
Nous arrivons maintenant au point central.
Sur la page de titre de l’ouvrage conservé, on peut lire :
指圧法創始者 玉井天碧著
« Écrit par Tamai Tenpeki, fondateur de la méthode de shiatsu. »
Cette formulation est particulièrement importante, car elle figure dans l’ouvrage de l’époque.
Elle montre que Tamai était publiquement présenté comme le fondateur du Shiatsu-hō.
Mais que signifie exactement être « fondateur » ?
Trois notions à ne pas confondre
1. Inventer une technique corporelle
Cela signifierait créer une méthode qui n’existait auparavant sous aucune forme.
Or les pressions manuelles, les techniques abdominales et d’autres méthodes corporelles étaient pratiquées au Japon depuis longtemps.
2. Créer ou populariser un nom
Il s’agit de donner une appellation spécifique à une méthode ou de contribuer à sa reconnaissance.
Tamai a joué un rôle important dans l’usage et l’affirmation du nom « shiatsu ».
Cependant, l’identification du premier emploi historique du terme exige des recherches bibliographiques plus étendues.
3. Constituer une méthode cohérente
Il s’agit de sélectionner des techniques, d’établir leurs règles d’application, de définir leurs objectifs et de les transmettre à d’autres praticiens.
C’est sur ce troisième point que l’apport de Tamai apparaît le plus clairement dans son ouvrage.
Il décrit des régions corporelles, précise des points de pression et explique différentes modalités de travail.
La méthode devient ainsi organisée et transmissible.
L’importance de la notion de fondateur
Dans le Japon du début du XXe siècle, de nouvelles écoles et méthodes thérapeutiques apparaissent et cherchent à affirmer leur identité.
Se présenter comme fondateur d’une méthode permet de lui donner un nom, une origine et une autorité.
Il est donc indispensable de replacer l’affirmation de Tamai dans ce contexte.
Nous pouvons affirmer que Tamai se présentait comme le fondateur du Shiatsu-hō. Nous ne pouvons pas en déduire qu’il aurait inventé tous les gestes et toutes les techniques qui constituent le shiatsu.
9. Le témoignage de MASUNAGA Shizuto
L’importance de Tamai ne se limite pas à son livre.
Nous disposons également du témoignage de MASUNAGA Shizuto (増永静人), figure majeure du développement ultérieur du shiatsu.
Masunaga raconte avoir découvert l’ouvrage de Tamai et rencontré son auteur vers 1940.
Il décrit un homme déjà âgé, aux cheveux et à la moustache blancs, qui possédait une présence imposante.
Un praticien itinérant
Selon les souvenirs de Masunaga, Tamai se déplaçait dans différentes villes pour donner des démonstrations, des conférences et des cours de shiatsu.
Ses démonstrations pouvaient attirer un public nombreux.
L’enseignement pratique, en revanche, était parfois dispensé à un petit groupe de participants.
Cette description complète l’image donnée par le livre.
Tamai n’était pas seulement un auteur cherchant à établir une théorie.
Il était également un praticien qui transmettait son savoir par l’expérience directe.
L’importance particulière de l’abdomen
Un des aspects les plus intéressants du récit de Masunaga concerne l’Anpuku.
Masunaga rapporte que sa mère avait étudié le shiatsu auprès de Tamai.
Il évoque aussi l’importance du travail abdominal dans les enseignements de celui-ci.
Selon son interprétation, certains aspects de la méthode de Tamai auraient pu être influencés par l’Anpuku Zukai.
Masunaga accorde une attention particulière au traitement des tensions profondes de l’abdomen.
Ce témoignage est précieux pour comprendre la dimension pratique de l’enseignement de Tamai.
Il faut cependant être prudent : Masunaga parle rétrospectivement, plusieurs décennies après les événements.
Ses souvenirs constituent un témoignage historique important, mais ne remplacent pas des documents contemporains sur les sources exactes de Tamai.
Tamai, Namikoshi et Masunaga : des rôles historiques différents
L’histoire du shiatsu moderne ne peut pas être attribuée à un seul individu.
Tamai joue un rôle majeur dans sa présentation comme méthode thérapeutique structurée.
D’autres figures, notamment NAMIKOSHI Tokujirō (浪越徳治郎), ont contribué à sa diffusion et à son développement institutionnel.
Masunaga Shizuto, pour sa part, a élaboré une approche du shiatsu fondée notamment sur une lecture particulière des méridiens et de la médecine orientale.
Ces contributions doivent être distinguées.
Elles appartiennent à une même histoire, mais ne représentent pas nécessairement une transmission simple et linéaire.
10. Ce que nous ignorons encore de Tamai Tenpeki
L’importance historique d’un personnage ne signifie pas que nous connaissions toute sa biographie.
Dans le cas de Tamai, plusieurs questions restent ouvertes.
Son identité véritable
L’ouvrage de 1939 mentionne :
- TAMAI Tenpeki comme auteur ;
- FUKUNAGA Kazuma (福永数間) comme éditeur.
Certaines sources secondaires avancent que Tamai Tenpeki aurait été un pseudonyme de Fukunaga Kazuma.
Cependant, la simple présence de ces deux noms dans la notice bibliographique ne permet pas de démontrer qu’il s’agissait d’une seule et même personne.
Il faudrait examiner des documents contemporains, des notices biographiques, des publicités ou des archives éditoriales.
Sa formation
Nous ne savons pas encore avec certitude auprès de qui Tamai a appris ses premières techniques manuelles.
A-t-il étudié l’Anma ?
A-t-il reçu un enseignement d’Anpuku ?
A-t-il associé plusieurs traditions à des méthodes corporelles plus récentes ?
Ces hypothèses sont historiquement plausibles, mais ne constituent pas encore des faits établis.
Les premières utilisations du nom « shiatsu »
La question de savoir qui a employé le premier le mot « shiatsu » reste délicate.
Des publications et des témoignages de la première moitié du XXe siècle doivent encore être comparés.
Il ne faut donc pas confondre la revendication de Tamai comme fondateur avec une preuve définitive de l’invention du terme.
11. Quelques repères chronologiques
| Date | Événement |
|---|---|
| Avant le XXe siècle | Développement et transmission des traditions japonaises d’Anma, d’Anpuku et de pratiques corporelles d’entretien |
| 1828 | Publication de l’Anpuku Zukai d’Ōta Shinsai |
| Vers 1919 | Début d’activité que l’on peut estimer à partir des vingt années de pratique revendiquées par Tamai en 1939 |
| 16 juin 1936 | Date inscrite à la fin de la préface spirituelle de l’ouvrage |
| Février 1939 | Publication de Shiatsu Ryōhō / Shiatsu-hō |
| Vers 1940 | Rencontre de Masunaga avec Tamai, selon les souvenirs de Masunaga |
| Après-guerre | Développement et institutionnalisation progressive de différentes formes de shiatsu |
| 1979 | Réédition de l’ouvrage avec une contribution de Masunaga |
| 2008 | Nouvelle réédition de l’ouvrage |
12. Comment comprendre aujourd’hui la contribution de Tamai ?
À la lecture de son ouvrage, trois aspects nous paraissent fondamentaux.
Premièrement : la création d’une identité pour le shiatsu
Tamai contribue à présenter le shiatsu comme une méthode possédant son propre nom, ses principes et ses modalités techniques.
La pression manuelle, déjà connue au Japon, devient dans son ouvrage le fondement d’une discipline explicitement identifiée comme Shiatsu Ryōhō.
Deuxièmement : la rencontre entre science moderne et pensée traditionnelle
Son texte associe le vocabulaire de la physiologie occidentale aux notions de nature, d’harmonie, de capacités naturelles et de relation entre le corps et l’esprit.
La coexistence de ces deux registres ne doit pas être artificiellement transformée en une théorie scientifique cohérente.
Elle constitue plutôt un témoignage fascinant sur les transformations de la culture thérapeutique japonaise au début du XXe siècle.
Troisièmement : une conception du soin qui dépasse le seul traitement symptomatique
Pour Tamai, le shiatsu ne consiste pas seulement à intervenir sur une partie douloureuse.
Il concerne aussi l’entretien de la santé, la prévention et le renforcement du corps.
Il s’inscrit ainsi dans un horizon plus large, proche de certaines préoccupations des traditions japonaises de culture corporelle.
C’est précisément cette dimension qui rend son ouvrage particulièrement intéressant pour les praticiens contemporains de shiatsu et de Dō-In.
Conclusion — Tamai Tenpeki, une figure fondatrice du shiatsu moderne
Nous ne pouvons pas attribuer à Tamai Tenpeki l’invention de toutes les techniques de pression utilisées aujourd’hui dans le shiatsu.
En revanche, son ouvrage de 1939 permet de reconnaître en lui une figure essentielle de la constitution du shiatsu comme méthode thérapeutique moderne.
Il se présente lui-même comme le fondateur du Shiatsu-hō.
Il en propose une théorie générale, une description anatomique et physiologique du corps humain et une organisation méthodique des techniques.
Il accorde une importance particulière aux fonctions de l’organisme, à la santé préventive, au renforcement corporel et à l’harmonie du corps et de l’esprit.
Son ouvrage porte également la marque de son époque : celle d’un Japon qui cherche à concilier des traditions culturelles anciennes avec les connaissances et les ambitions de la modernité.
L’étude de Tamai nous conduit ainsi à remettre en question une idée trop simplifiée de l’histoire du shiatsu.
Le shiatsu moderne n’est ni une invention apparue soudainement au XXe siècle, ni la simple reproduction intacte d’une méthode ancestrale.
Il est le résultat d’une longue évolution, faite de transmissions, de transformations, de réinterprétations et de nouvelles organisations du savoir corporel.
Tamai Tenpeki occupe une place importante dans cette évolution.
Et son livre nous offre l’occasion de retrouver une partie de l’histoire du shiatsu qui reste encore trop peu connue des praticiens européens.
Petit lexique culturel pour les praticiens francophones
| Terme | Sens et contexte |
|---|---|
| 指圧 — Shiatsu | Pression exercée avec les doigts ; nom d’une pratique corporelle japonaise |
| 療法 — Ryōhō | Méthode thérapeutique |
| 創始者 — Sōshisha | Fondateur, initiateur d’une méthode |
| 按摩 — Anma | Tradition japonaise de techniques manuelles |
| 按腹 — Anpuku | Travail manuel de l’abdomen |
| 腹 — Hara | Abdomen, ventre ; également notion importante de la culture corporelle japonaise |
| 導引 — Dō-In | Ensemble de pratiques corporelles traditionnelles destinées notamment à entretenir le corps |
| 鍛錬 — Tanren | Entraînement et renforcement progressif par la pratique |
| 心身調和 — Shinshin chōwa | Harmonie du corps et de l’esprit |
| 自然能力 — Shizen nōryoku | Capacités naturelles de l’organisme |
| 無我 — Muga | Non-soi ; notion spirituelle importante dans le bouddhisme |
| 四大 — Shidai | Quatre grands éléments de la conception bouddhique traditionnelle de la matière |
| 金剛不壊 — Kongō fukai | Indestructible comme le diamant ; expression symbolique de solidité absolue |
Sources et précautions historiques
Source principale
TAMAI Tenpeki, Shiatsu Ryōhō (指圧療法), également intitulé Shiatsu-hō (指圧法), 1939.
Passages particulièrement importants :
- « Shiatsu Ryōhō Shogen » (指圧療法緒言), page 3 : définition de la thérapie.
- « Shiatsu Ryōhō Jobun » (指圧療法序文), page 8 : préface spirituelle, datée de 1936 et signée par 濱地天松居士.
- Page de titre de l’ouvrage : mention « 指圧法創始者 玉井天碧著 ».
- Deuxième partie, « Shiatsu Hōshiki » (指圧方式) : organisation technique des pressions.
- Huitième partie, « Fukunaizōki Kyōken-hō » (腹内臓器強健法) : méthodes de renforcement des organes abdominaux.
Témoignages et sources complémentaires
MASUNAGA Shizuto, textes historiques consacrés aux origines du shiatsu, notamment Shiatsu Kotohajime (指圧事始め), et les commentaires associés aux rééditions de l’ouvrage de Tamai.
Bibliothèque nationale de la Diète du Japon : notices bibliographiques de l’édition de 1939.
Précaution méthodologique
Les passages de Tamai proposés ici sont des traductions françaises adaptées pour l’enseignement. Ils privilégient la compréhension du sens et ne constituent pas une traduction philologique intégrale du japonais de 1939.
Les affirmations de Tamai relatives à l’efficacité thérapeutique sont présentées comme des témoignages historiques. Elles ne doivent pas être confondues avec des validations scientifiques contemporaines.
Les filiations avec l’Anma, l’Anpuku et le Dō-In sont abordées comme des questions de recherche historique ; elles ne sont pas toutes démontrées par des documents établissant une transmission directe.
Stage : Le prémier livre de shiatsu,
« 指圧法 Shiatsu Hô »
de Tenpeki TAMAI
Plonger au cœur du prémier livre de shiatsu : Une Exploration histrique, culturelle et spirituelle de l’Œuvre de Tenpeki TAMAI.


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